En route vers le Tadjikistan. Ouzbékistan 6

Un peu à l’extérieur de Samarkand, sur le bord d’une route poussiéreuse, des taxis longue distance se rassemblent dans une gare improvisée pour attendre leurs clients. À notre arrivée, une dizaine de chauffeurs différents proposent de nous faire passer en Afghanistan. L’ambiance est tendue, il n’y a pas que des passagers qui traversent la frontière. C’est par ici qu’une bonne partie de l’opium et de l’héroïne consommés en Europe commencent leur voyage ou que certains étrangers fanatiques partent rejoindre les rangs d’Al Qaida. Plus facile de trouver une voiture pour Kaboul que pour la frontière de l’Ouzbékistan. On négocie notre transport avec un moustachu bedonnant d’une cinquantaine d’années qui nous semble de confiance et inoffensif. On n’a plus beaucoup d’argent, la négociation est ardue.

Une fois le prix fixé, il ne reste qu’à attendre d’autres passagers pour remplir le taxi. On patiente une bonne heure, un homme les cheveux bien lissés en tracksuit Adidas avec un sac de sport assorti prend le siège du devant et une jeune adolescente un peu gênée s’assoit au milieu entre nous deux à l’arrière. Sa mère paraît nerveuse et nous observe avec méfiance. Elle insiste pour que l’on change de place afin que sa fille ne soit pas assise à côté d’un homme inconnu à la barbe rousse.

Après seulement une vingtaine de minutes de route, on s’arrête à une intersection au centre d’un village isolé. On patiente quelques minutes, deux hommes qui semblent sur leurs gardes abordent notre chauffeur et discutent un peu avec lui. D’un petit sac en plastique caché sous son siège, il sort une liasse de cent dollars américains. Il doit y en avoir pour au moins dix mille dollars. On se demandait pourquoi on avait eu un si bon prix. Il en compte tranquillement dix, les remet aux deux hommes, range son sac et on reprend la route comme si de rien n’était. On recommence la même manoeuvre dans deux autres villages différents, à chaque fois on détourne le regard, inquiets de voir quelque chose que l’on ne devrait pas.

Arrivés au premier poste de contrôle militaire, toutes ces transactions louches nous rendent un peu nerveux. On montre nos passeports en espérant que tout soit en règle. Le soldat qui les inspecte a l’air d’un dur à cuir. Il essaie de nous convaincre que le Tadjikistan est trop dangereux et de rebrousser chemin. Sur le mur derrière lui, une affiche avec des photos de plusieurs criminels recherchés ne nous rassure pas du tout, leurs visages sont le stéréotype même de ce que l’on s’imagine d’un terroriste. Quelques-unes sont rayés d’un gros X. On se réjouit de quitter rapidement, il y a beaucoup trop d’armes à feu pour se sentir à l’aise.

frontière ouzbékistan recherché

On stoppe encore une fois distribuer des billets, on a vraiment hâte que tout ça soit fini. Pour passer le temps, on discute à l’aide de dessins avec Zamira, la jeune adolescente qui commence à se dégêner tranquillement, c’est le temps des selfies.

My new BFF! 👯 #uzbekistan

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Pour nous faire plaisir, elle demande à notre trafiquant de billets verts de passer par une échoppe qui vend des boules de fromage de cheval séchées. Ça ne sent pas très bon, ça traine au soleil depuis des heures ou sinon des jours et on a encore l’estomac à l’envers depuis Samarkand. Pour être polis, on se les enfile d’une bouchée, c’est affreux, ça goûte le lait caillé et ça a la texture de la craie. Tout le monde rit de nous voir grimacer, il faut les manger par petites bouchées sinon le goût est trop prononcé. On prend une gorgée d’eau pour faire passer, mais c’est encore pire, ça fond et ça tapisse la bouche. Dégueulasse!

Un autre checkpoint sans problème, puis un peu plus loin on prend une pause dans un restaurant pour dîner. On nous sert des pattes d’agneau dans un bouillon et une salade. La pièce de viande ne nous dit rien, ce n’est que du gras, de la peau molle et surtout de gros ongles pas du tout appétissants. Comme on ne file pas trop, on essaie de ne pas la manger, mais le serveur s’en rend compte et se fout de notre gueule. On se force à en prendre deux ou trois bouchées, c’est ridicule, on se sent comme deux enfants qui se seraient fait prendre à cacher leurs morceaux de brocoli.

À quelques kilomètres de la frontière, on fait une autre livraison. Cette fois, c’est le sportif qui n’a pas dit un mot du trajet qui refile son sac rapidement à trois hommes qui attendent sur un coin de rue. On se demande vraiment ce qu’il y a dans ces fameux sacs, mais on n’ose pas demander. On dépose Zamira chez elle puis on arrive enfin à la frontière, soulagés!

Il n’y a que nous deux aux douanes, on nous fait attendre dans une petite pièce, puis on nous prend séparément pour un interrogatoire. On est vraiment heureux d’avoir barré nos sacs à dos avec des cadenas, sinon on serait vraiment nerveux après notre drôle de journée.

Jean-Michel : Je remets les reçus d’hôtels, les formulaires de sortie, et le douanier me demande ensuite avec autorité d’ouvrir mon laptop, mon téléphone et ma caméra pour inspecter les photos qu’on a prises en Ouzbékistan. Je regrette aussitôt d’avoir pris des photos du poster au premier contrôle militaire. Heureusement, il semble plus intéressé par les clichés d’Elaine en bikini sur les plages de Thaïlande que du reste. Il tombe ensuite sur Elaine une bouteille de bière à la main, avec un verre de vin, avec un pichet de vodka et finalement Elaine évachée dans le lit de l’hôtel avec une gueule de bois du tonnerre. Il désapprouve clairement notre style de vie avec des soupirs de déception. Il me regarde et me demande le plus sérieux du monde, problème d’alcool? Vous êtes mariés? Pourquoi vous n’avez pas d’enfants? Il m’explique qu’il faut manger beaucoup de viande et de noix avant de faire boum boum si on veut procréer! Sexy movie sur le laptop? Je lui réponds que non, il semble très déçu et me laisse finalement partir après une heure de questions inutiles. Je suis sur le point de quitter, quand il me crie hé, Canada! Je me retourne, inquiet. Indians! Il se met à imiter comme un enfant un Amérindien, une main sur la tête pour faire les plumes et une devant la bouche pour faire des cris de guerre, ou ou ou ou! Pourquoi c’est toujours moi qui pogne les fuckés?

Elaine : Après avoir entendu les déboires de certains voyageurs lors de leur passage aux douanes à la sortie de l’Ouzbékistan, j’étais un peu inquiète à l’idée de passer cette fameuse frontière. J’essayais tant bien que mal de dissimuler mon anxiété, la raison principale est que j’avais oublié de déclarer ma tablette de lecture lors de notre entrée dans le pays. Bravo championne! Ce qui signifie que s’ils la trouvent, ils la gardent. Les deux douaniers à l’air très sérieux me prient de les suivre et l’interrogation débute. Je reste cool. Je leur sors mes quelques mots appris en ouzbek, une petite blague et la tension disparaît complètement. L’interrogatoire prend une tout autre tournure que prévue. Au lieu de m’interroger sur ce que j’ai fait en Ouzbékistan, ils se mettent à me poser une tonne de questions sur mon travail au Canada, sur mon pays, ma famille, mes amis et même sur mes passe-temps favoris, aucun lien avec notre passage dans leur pays, c’est à n’y rien comprendre. Le tout en fouillant intensément mes bagages (mes possessions). Ils virent mes vêtements, le contenu de mon sac de toilette ainsi que tous les compartiments de mon sac à dos, du moins presque tout. «Thank God!» ils n’ont pas trouvé la tablette. Merci pochette secrète! Je peux maintenant respirer. Ils passent ensuite au travers du contenu de mon iPod et regardent une par une la totalité de mes photos. Une chance que je n’avais rien de compromettant. Leur attention s’arrête plutôt sur les photos de l’hiver au Québec, la cabane à sucre, Noël en famille et évidemment celles de l’Halloween qui font généralement le même effet sur tout le monde, c’est-à-dire une bonne pouffée de rire. Je garde toujours un dossier de ces photos qui servent souvent de brise-glace lorsqu’on rencontre des gens et que la barrière de la langue rend la communication difficile. En même temps, voyager c’est aussi un échange de culture.

Bref, après avoir passé une heure à rigoler avec mes deux nouveaux potes, c’est à peine si on ne se faisait pas un câlin avant de partir tellement on était rendus «best friends». On s’est quittés avec une sincère poignée de main et un «hope you’ll come back again in Uzbekistan!». Je n’ai jamais vu des douaniers aussi sympathiques. C’était peut-être long, surtout qu’on était les seuls à passer la frontière, mais ça nous fait une belle expérience et une bonne histoire à raconter. Voilà! On vient de quitter l’Ouzbékistan.

De l’autre côté, pas de problème, on remplit un formulaire, on montre notre visa et le passeport est tamponné. On entame le dernier pays de notre tournée des Stans, le Tadjikistan.

One Reply to “En route vers le Tadjikistan. Ouzbékistan 6”

  1. Marielle bernard dit : Répondre

    Incroyable votre aventure. On voit que vous avez une tonne d’expérience. Bonne continuité dans ces pays difficiles à comprendre. Take care xxx

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