PAMIR, DE LANGAR À ALICHUR. TADJIKISTAN 6 ( 2e partie )

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Après sept heures éprouvantes sur la piste cahoteuse coupant à travers les montagnes du Pamir par plusieurs cols vertigineux, la vue de l’asphalte de la M-41 est un réel soulagement. Le plaisir est de courte durée. À peine cinq minutes de conduite sur une vraie chaussée, et on bifurque déjà sur un sentier de cailloux qui gravit périlleusement une série de collines. Du sommet, on a une vue plongeante sur une large plaine encadrée de cimes enneigées qui reflètent majestueusement sur l’eau calme du lac Bulunkul comme sur un immense miroir. Sur la rive, une poignée de maisons rudimentaires forment le village apocalyptique du même nom. Bienvenue au bout du monde!

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La petite colonie austère est installée au point le plus froid du Tadjikistan. L’hiver, il y fait parfois moins soixante degrés. Sans électricité et peu de bois pour se chauffer, le seul moyen de ne pas mourir gelé est de carburer à la vodka. La vie ne doit pas être facile. On est au début de l’été et la température est toujours très fraiche. On avait prévu y passer la nuit, mais Akhbar, le frileux, semble réticent. Il préférerait poursuivre jusqu’au village suivant un peu plus bas dans la vallée. Comme c’est lui qui conduit, on n’argumente pas trop et on remonte dans son fidèle jeep russe pour rejoindre le lac Yashil-Kul qui se trouve tout près.

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Yashil-kul, qui veut étrangement dire lac vert en tadjik, est plutôt d’un bleu turquoise splendide. Une belle plage sauvage en fait le tour, mais il n’est pas question de s’y baigner par un temps pareil. On abandonne même notre idée de pique-nique et on se contente de profiter de la vue qui vaut amplement toutes ces heures passées dans la voiture.

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On s’arrête sur un plateau désertique ou rien ne semble pousser d’autres que des roches. Devant nous, une cinquantaine de maisons de briques blanchies à la chaux et quelques yourtes, nous sommes arrivés à Alichur. Une petite mosquée pleine de charme, un vieux puits à poulie et ce qui doit certainement être le terrain de basketball le plus isolé de toute la planète forment le cœur du village. Des bourrasques glaciales soufflent des nuages de poussière qui font claquer les portes et les châssis des maisons. Dans un coin, des carcasses de voitures abandonnées qui n’ont pas survécu à la route gisent dépouillées de toutes leurs pièces, accumulant la rouille et servant d’abris à une meute de chiens errants. Les habitants que l’on croise marchent rapidement, se couvrant du mieux qu’ils le peuvent pour se protéger des rafales. Qu’ils aient la peau foncée aux traits asiatiques ou une physionomie plutôt russe, on peut constater sur tous les visages la vie ardue qu’ils mènent sous un climat hostile.

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Un troupeau de yak bloque l’accès à la maison de la famille chez qui nous passons la nuit. On se sent ridicules d’avoir peur de ces grosses bêtes lentes, mais un des mâles grogne agressivement en notre direction et fait mine de charger chaque fois que l’on s’approche. Un bambin d’à peine 5 ans voyant notre désarroi arrive à la rescousse, une poignée de roches à la main. Notre sauveur lance une à une ses pierres de toutes ses forces sur le bétail qui se tasse nonchalamment, nous laissant finalement passer. Le petit garçon est pas mal fier de son coup, par contre, nous on a un peu honte de notre manque de courage.

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Passer la nuit chez l’habitant nous permet de constater directement la dure réalité de la vie dans un des pays les plus pauvres du monde. Une expérience qui remet les priorités à leur place. Une théière frétille sur le poêle à bois qui réchauffe la pièce principale éclairée par quelques ampoules branchées sur une batterie de voiture. Sur la table, des biscuits secs pour nous permettre de patienter jusqu’au début du repas qui sera annoncé par le muézin. La religion a beau être beaucoup moins stricte que dans d’autres régions, c’est tout de même le ramadan. Pour alimenter le feu, à défaut d’avoir du bois, ils utilisent des galettes de bouse de yak séché. Ça brûle bien et lentement, c’est écologique et surtout gratuit.

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Une soupe de mouton bien grasse, un genre de dumpling aux patates et plusieurs tasses de thé nous remplissent bien l’estomac et la fatigue s’empare de nous. On dort dans une grande pièce où sont étalés à même le sol plusieurs petits matelas minces. Heureusement, nous sommes les seuls touristes à visiter le village ce jour-là et on peut empiler toutes les grosses couvertes lourdes sur nous et s’endormir, écrasés sous leur poids, bien au chaud. Comme la toilette se trouve loin à l’extérieur, une envie pressante nous prend bien sûr en plein milieu de la nuit. Au moins, comme on dort tout habillé avec nos manteaux, pas besoin de se rhabiller. Il suffit d’enjamber Natalia et la famille tajik pour sortir. À ce point éloignées de la civilisation et de toute source de lumière, les étoiles sont facilement visibles par centaines de milliers, on n’a jamais rien vu de tel, on peut même distinguer clairement la Voie lactée. On évite le bébé yak fâché de s’être fait réveiller qui est attaché tout près des bécosses et on retourne rapidement se coucher avant de se faire dévorer par des prédateurs qui semblent nous observer cachés dans le noir. Les chiens se sont mis à hurler et il y a des léopards des neiges qui vivent dans les montagnes environnantes.

Nos journées sont bien remplies. C’est un voyage éprouvant, mais mémorable. On racontera certainement des anecdotes pour des années à venir, radotant nos souvenirs à notre famille et nos amis jusqu’à nos vieux jours.

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